Omar-Jo (L’Enfant multiple d‘Andrée Chedid) (07.04.2013)

 

 

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Fresque murale à Vintimille, mars 2013 - Photographies Louis-Paul Fallot

Il est des romans où l’on se construit de manière très précise des images mentales. Cela m’arrive plus ou moins, selon l’intensité et le bonheur que me procure une lecture et c’est d’ailleurs pour cela que je suis souvent déçu par l’adaptation cinématographique d’un livre. Je n’y retrouve pas « mes » décors, mes paysages, mes personnages…
L’illustration de cette Note. En cliquant sur le lien de bas de page, vous pourrez voir celle de la couverture du livre ainsi que le résumé du livre d' Andrée Chedid . En le lisant, je me disais que je ne trouverais jamais un manège aussi beau à photographier que celui de Maxime et d’Omar-Jo ! Et puis, en cherchant une image pour une autre Note, je me suis arrêté sur les clichés de cette fresque murale photographiée il y a peu. L’image s’est tout à coup imposée comme une évidence… L’enfant de la photo a désormais - du moins pour moi - un nom, ce sera Omar-Jo.

 Un extrait de L’Enfant multiple d’Andrée Chedid, pages 69 et 70

 

Lorsqu’il sentait son public avec lui, applaudissant et riant de ses loufoqueries, Omar-Jo changeait brusquement de répertoire.
D’abord, il faisait taire la musique; ses pitreries se fracassaient contre un mur invisible. Ensuite, il laissait un silence opaque planer au-dessus des spectateurs.
D’un seul geste, il arrachait alors les rubans ou les feuillages qui dissimulaient son moignon. Puis, il présentait celui-ci au public, dans toute sa crudité.
Il ôtait son faux nez. En se frottant avec un pan de sa chemise, il se débarbouillait de son maquillage. Sa face apparaissait d’une pâleur extrême; enfoncés dans leurs orbites, ses yeux étaient d’un noir infini.
Il s’était également dépouillé de ses déguisements qui s’entassaient à ses pieds. Il les piétina avant de grimper sur leurs dépouilles comme sur un monticule, d’où il se remit à parler.
Ce furent d’autres paroles.
Elles s’élevaient du tréfonds, extirpant Omar-Jo de l’ambiance qu’il avait lui-même créée. Oubliant ses jongleries, il laissait monter cette voix du dedans. Cette voix âpre, cette voix nue qui, pour l’instant, recouvrait toutes ses autres voix.
L’enfant multiple n’était plus là pour divertir. Il était là aussi pour évoquer d’autres images. Toutes ces douloureuses images qui peuplent le monde.
Mené par sa voix, Omar-Jo évoque sa ville récemment quittée. Elle s’insinue dans ses muscles, s’infiltre dans les battements du cœur, freine le voyage du sang. Il la voit, il la touche, cette cité lointaine. Il la compare à celle-ci, où l’on peut, librement, aller, venir, respirer ! Celle-ci, déjà sienne, déjà tendrement aimée.
Ici, les arbres escortent les avenues, entourent les places. De robustes bâtiments font revivre les siècles disparus, d’autres préfigurent l’avenir. Une population diversifiée flâne ou se hâte. Malgré problèmes et soucis, ils vivent en paix. En paix !
Là-bas les îlots en ruine se multiplient, des arbres déracinés pourrissent au fond des crevasses, les murs sont criblés de balles, les voitures éclatent, les immeubles s’écroulent. D’un côté comme de l’autre de cette cité en miettes, on brade les humains !
Omar-Jo se déchaîne, ses paroles flambent. Omar-Jo ne joue plus. Il contemple le monde, et ce qu’il en sait déjà ! Ses appels s’amplifient, il ne parle pas seulement pour les siens. Tous les malheurs de la terre se ruent sur ce Manège.
Tout s’est immobilisé. Les chevaux ont terminé leur ronde. Le public écoute, pétrifié. Maxime, perplexe, n’ose pas faire taire l’étrange enfant.

L’Enfant multiple d’Andrée Chedid, Librio

 

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Fresque murale à  Vintimille, mars 2013 -
Photographies Louis-Paul Fallot

 

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