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jeudi, 15 décembre 2016

"Cagnes-sur-Mer", un poème de Jacques Prévert



"Danse jeunesse de Cagnes-sur-Mer
danse jeunesse de tous les pays
et sans en excepter un seul
promise à la tuerie
danse danse avec la paix"



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Cagnes-Sur-Mer

Cagnes-sur-Mer

Soleil de novembre et déjà de décembre et bientôt de janvier
Fête de la Jeunesse et fête de la Paix
Eaux claires de la lune
dansez sur les galets
Dans les filets du vent
des sardines d'argent
valsent sur l'olivier
et des filles de Renoir
dans les vignes du soir
chantent la vie l'amour
et le vin de l'espoir

Cagnes-sur-Mer

jolie tour de Babel aimée des étrangers
Pierre blanche sur la carte
des pays traversés et jamais oubliés
Danse danse jeunesse
danse danse pour la Paix
danse danse avec elle
sans jamais l'oublier

Elle est si belle si frêle
et toujours menacée
et toujours vivante et toujours condamnée

Les plus savants docteurs du monde occis-mental
disent qu'une fois de plus
elle est encore perdue
enfin
qu'elle n'en a plus pour longtemps
et que la der des nerfs lui a tourné les sangs
Et qu'un vaccin
la guerre
pourrait à l'extrême rigueur
la remettre sur pied
et qu'à titre préventif et obligatoirement
tout le monde comme un seul homme avec femme et enfants
devra se faire piquer à bout portant
providentiellement

Saisonnière horreur
sacrifices humains sacrifices enfantins
souhaités louanges fêtés
Les bourreaux trouvent toujours des aèdes
et en première ligne des journaux aussi bien qu'aux avant-postes de radio
des voix livides intrépides et autorisées
donnent de source sûre
les nouvelles toutes fraîches des tout derniers charniers
et des éleveurs de monuments aux morts
racolent la clientèle pour l'Europe nouvelle

Allô allô ne quittez pas l'écoute
restez sur le qui-vive sans demander qui meurt
et ni pourquoi il meurt
Sa mort c'est notre affaire
c'est l'affaire du Pays
au revers de toutes nos médailles son nom
pieusement sera gravé
comme sur les premières timbales
du gentil nouveau-né
Allô allô ne quittez pas l'écoute
et que personne ne bouge
le drapeau dieu blanc rouge
flotte sur le chantier
que l'Europe nouvelle est en train de vous fabriquer
Allô allô laissez-nous travailler en paix
et bientôt l'Afrance et la Lemagne
amies héréditaires sœurs latines ignorées
trop longtemps divisées mais enfin retrouvées
marqueront le pas de l'oie du vaillant coq gaulois
sous l'Arc de Triomphe
du grand Napoléon trop longtemps oublié
et ranimeront le lance-flammes du héros inconnu
pour la grande revanche des retraites de Russie
Et toujours comme par le passé glorieux et non révolu
Épée sur la terre aux hommes de bonne volonté
Et à ceux qui bassement nous accusent
de nous ne savons quel trafic de piastres et de devises
dans les contrées lointaines de notre empire français illimité
avec le clair regard des rares honnêtes gens
nous répondons très simplement
Voyez nos mains sont pleines
preuve que nous sommes innocents

Danse jeunesse de Cagnes-sur-Mer

danse jeunesse de tous les pays
et sans en excepter un seul
promise à la tuerie
danse danse avec la paix
On lui tire dans le dos
mais elle a les reins solides
quand tu la tiens dans tes bras
Elle est si belle si fragile si frêle
elle est aussi très vieille abîmée détraquée

Danse jeunesse du grand monde ouvrier
et si tu ne veux pas la guerre
Répare la paix.

Jacques Prévert, 1953


La pluie et le beau temps, éditions Gallimard, folio, pages 31 à 34
Photographie Louis-Paul Fallot, port du Cros de Cagnes le 17 novembre 2016

 

samedi, 05 mars 2016

Le printemps des poètes (Un blog revisité)

 

L’affiche est belle, j’allais dire comme d’habitude… Le site printemps des poètes est passionnant, comme toujours et il y aura encore cette année de belles manifestations autour de ce rendez-vous que j’affectionne. Le thème de l’édition 2016 est « LE GRAND VINGTIÈME d'Apollinaire à Bonnefoy, cent ans de poésie »
 

 

Printemps des poètes-affiche 2016.jpg
Photo de l'affiche : Photo Robert Doisneau, La Foire du Trône, 1955
Citation G. Apollinaire, in Poèmes à Lou, (c) Gallimard, 1947. 
Création graphique : Duo Fluo

 

 

"Cela ne fait pas de doute : on peut affirmer aujourd'hui, avec le recul nécessaire, que le XXe siècle fut pour notre pays et la Francophonie un siècle de poésie majeure. Après la déflagration dadaïste et surréaliste, qui a permis une invention formelle sans précédent et refondé l'enjeu existentiel et subversif de la poésie, jamais peut-être un temps n'a produit autant d'œuvres considérables par leur portée et leur singularité : Claudel, Apollinaire, Supervielle, Cendrars, Saint John Perse, Éluard, Breton, Aragon, Michaux, Ponge, Prévert, Queneau, Tardieu, Senghor, Char, Guillevic, Césaire, Bonnefoy, Jaccottet mais aussi Jacob, Marie Noël, Jouve, Reverdy, Desnos, Follain, Malrieu, Angèle Vannier, Cadou, Vian, Andrée Chedid par exemple...et tant d'autres à la voix plus discrète mais au timbre rare. Lisons et relisons : nous vous invitons à une pêche miraculeuse ! "
Extrait de l’éditorial Jean-Pierre Siméon, directeur artistique du Printemps des Poètes

 

La poésie a une place particulière sur ce blogue. En  cette année et ce mois de son dixième anniversaire,  je vous propose d’en  revoir quelques publications : Saisir et Le cœur navigant d'Andrée Chedid,  le Credo de Jean-Pierre Siméon, la Prière d'Aimé Césaire, le Village d'André Verdet…pour n’en citer que quelques uns.

 

samedi, 17 octobre 2015

Le Nuage

 

Soleil et nuage_-PhotosLP Fallot.jpg

 

 

I change, but I cannot die.
Shelley, the Cloud



Levez les yeux ! C’est moi qui passe sur vos têtes,
Diaphane et léger, libre dans le ciel pur ;
L’aile ouverte, attendant le souffle des tempêtes,
Je plonge et nage en plein azur.

Comme un mirage errant, je flotte et je voyage.
Coloré par l’aurore et le soir tour à tour,
Miroir aérien, je reflète au passage
Les sourires changeants du jour.

Le soleil me rencontre au bout de sa carrière
Couché sur l’horizon dont j’enflamme le bord ;
Dans mes flancs transparents le roi de la lumière
Lance en fuyant ses flèches d’or.

Quand la lune, écartant son cortège d’étoiles,
Jette un regard pensif sur le monde endormi,
Devant son front glacé je fais courir mes voiles,
Ou je les soulève à demi.

On croirait voir au loin une flotte qui sombre,
Quand, d’un bond furieux fendant l’air ébranlé,
L’ouragan sur ma proue inaccessible et sombre
S’assied comme un pilote ailé.

Dans les champs de l’éther je livre des batailles ;
La ruine et la mort ne sont pour moi qu’un jeu.
Je me charge de grêle, et porte en mes entrailles
La foudre et ses hydres de feu.

Sur le sol altéré je m’épanche en ondées.
La terre rit ; je tiens sa vie entre mes mains.
C’est moi qui gonfle, au sein des terres fécondées,
L’épi qui nourrit les humains.

Où j’ai passé, soudain tout verdit, tout pullule ;
Le sillon que j’enivre enfante avec ardeur.
Je suis onde et je cours, je suis sève et circule,
Caché dans la source ou la fleur.

Un fleuve me recueille, il m’emporte, et je coule
Comme une veine au cœur des continents profonds.
Sur les longs pays plats ma nappe se déroule,
Ou s’engouffre à travers les monts.

Rien ne m’arrête plus ; dans mon élan rapide
J’obéis au courant, par le désir poussé,
Et je vole à mon but comme un grand trait liquide
Qu’un bras invisible a lancé.

Océan, ô mon père ! Ouvre ton sein, j’arrive !
Tes flots tumultueux m’ont déjà répondu ;
Ils accourent ; mon onde a reculé, craintive,
Devant leur accueil éperdu.

En ton lit mugissant ton amour nous rassemble.
Autour des noirs écueils ou sur le sable fin
Nous allons, confondus, recommencer ensemble
Nos fureurs et nos jeux sans fin.

Mais le soleil, baissant vers toi son œil splendide,
M’a découvert bientôt dans tes gouffres amers.
Son rayon tout puissant baise mon front limpide :
J’ai repris le chemin des airs !

Ainsi, jamais d’arrêt.
L’immortelle matière Un seul instant encor n’a pu se reposer.
La Nature ne fait, patiente ouvrière,
Que dissoudre et recomposer.

Tout se métamorphose entre ses mains actives ;
Partout le mouvement incessant et divers,
Dans le cercle éternel des formes fugitives,
Agitant l’immense univers.

Nice, 1871

Louise Ackermann, Poésies Philosophiques




 Illustration: Soleil dans le nuage
 
Photographie Louis-Paul Fallot
Cros de Cagnes
le 16 octobre 2015, 8h27



jeudi, 08 octobre 2015

Alain

Tout passe et tout demeure
Mais notre affaire est de passer

De passer en traçant des chemins…
Antonio Machado Caminante no hay camino



"L'automne est ma saison je suis de tous les octobres..... Persistant et feuillu je suis , Dans le Sud Ouest que j'habite et dans sa forêt cartésienne de pins maritimes, on l'appelle aussi maladie bleue. C'est le mois du pigeon ramier..de la palombe .Cet oiseau bleu que savent chanter les paloumeyres, migre vers les chaudes afriques. "C’est le commentaire déposé sur ce blogue par mon ami Alain en  2009 sur une Note  dont le titre était Pensées automnales.
Alain Allain, dont vous pouvez ici lire un peu de sa poésie : the cat on the roof et bien sûr Nantes.
Il a écrit ce poème que j'aime particulièrement et l'a illustré de l'une de mes photographies préférées de Nantes (…) de cette ville où nous avons tant de souvenirs communs; de Nantes où a commencé notre amitié avant que nos vies respectives nous éloignent et que, récemment, nous nous retrouvions écrivais-je en janvier 2013.

Mon ami Alain Allain, né à Nantes un octobre 1951, parti  en ce début octobre 2015, il y a quelques jours.

Alain Allain-PhotosLP.jpg

« Les lyres des poèmes ont le destin du vent. Ils vont et puis s'étirent jusqu'à des firmaments. »
Alain Allain,
Photo Louis-Paul Fallot prise à Préchac le 16 juillet 2010




Un jour Alain -.c’était encore un mois d’octobre, en 2011 -  dans l’une de ces correspondances que l’on s’échange par courriels en complément des commentaires écrits sur les blogues, tu m’avais fait part de  l’un de tes souvenirs personnels en citant Aragon chanté par Ferrat:
"Machado dort à Collioure
Trois pas suffirent hors d'Espagne
Que le ciel pour lui se fît lourd
Il s'assit dans cette campagne
Et ferma les yeux pour toujours."

Au revoir mon très cher ami, je pense aussi aux tiens.